(...) Encore heureux que Rindy Slam soit d'origine asiatique. Pensez un moment qu'elle soit de souche africaine, d'Ethiopie, tout imprégnée des pratiques de sa communauté d'origine (celle des Surmas par exemple). Le désastre eût été immense. Imaginez-la en effet en « femme-plateau », émerveillée devant le tableau de Twombly , posant sur la toile un "french kiss"!!! Le labret, c'est-à-dire ce disque de la taille d'une assiette qui est inséré dans l'incision de l'une des deux lèvres, aurait fait bien des dégâts, non ? ! Oserais-je contacter son avocat pour alimenter de la sorte son argumentaire ?! Il ne faudrait surtout pas évoquer les arguments des détracteurs de l'art contemporain (la chose est in-discutable désormais), lesquels n'ont sûrement que faire de la sincérité des déclarations de Rindy Slam ; autrement dit, savoir si elle a le cœur sur les lèvres leur importe peu !
Au fait, n'eût-il pas mieux valu que Rindy Slam ressemblât à nos ancêtres les singes ? Les affres de l'amour de l'art auraient été moindres. Comprenez bien. Si nous prenons la peine de comparer nos lèvres à celles de nos cousins primates, nous constatons que, chez eux, la surface tendre et charnue est tournée vers l'intérieur, alors que chez les humains elle est bien visible. Donc, si Rindy Slam avait eu un visage simiesque fortement marqué, l'empreinte de ses lèvres aurait été infime, tout le contraire de la marque d'une « bouche de truite » (c'est ainsi que sont cruellement taxées les lèvres en « piqûres d'abeille », c'est-à-dire celles chirurgicalement amplifiées !).
Un autre argument possible en faveur de Rindy Slam : elle ne fait que continuer la grande tradition des « fous amoureux de l'art » qui remonte à l'Antiquité. Vous savez peut-être ce que racontaient les Grecs admiratifs devant la première statue de nu féminin, une Aphrodite sculptée par Praxitèle : un Athénien aurait été si épris d'amour pour cette déesse en marbre qu'il se serait uni à elle en y laissant la trace de son désir !
Dans l'affaire qui nous occupe, il sera certes plus difficile de redonner toute la virginité à l'œuvre de Twombly. Mais plusieurs laboratoires de cosmétiques ont déjà fourni aux futurs restaurateurs les composantes chimiques de leurs rouges à lèvres afin de nettoyer le tableau. Argument probant, non ?! Leur composition est généralement tenue secrète par les grandes firmes. On peut les comprendre dans la mesure où elles s'inspirent peut-être des mixtures grecques du IVè siècle avant Jésus-Christ pour élaborer les colorants labiaux : ocre rouge, graisse animale, teintures de plantes, salive humaine, sueur de mouton et excréments de crocodile !
Et puis, l'avocat de Rindy Slam ne devrait-il pas également rejeter la faute sur les législateurs français qui n'ont pas su, comme leurs confrères anglais du 18è siècle, prendre la décision radicale d'interdire le rouge à lèvres ! La raison à l'époque ? Inquiets, certains hommes éprouvaient le risque d'être embarqués dans un mariage qu'ils ne voulaient pas à la vue de femmes aux lèvres éclatantes ! Ces envoyées d'Eros réagirent : elles suçèrent des bâtons de grenadine ou se pincèrent les lèvres avant leur entrée dans une réception.
Enfin, la seule défense qui vaille, c'est de rappeler aux membres du tribunal que les lèvres, et leurs marques, transmettent de puissants signaux sexuels car, et ce n'est pas qu'une simple question de terminologie, il existe des analogies que nous ne pouvons évoquer ici ... Donc, s'il doit y avoir procès, ce ne peut être que dans le cadre du harcèlement sexuel ! Finalement, on n'est pas si loin de l'accusation portée par Eric Mézil, le commissaire de l'exposition d'Avignon, qui parlait de
« viol ». Et si l'on rattachait à ces éléments une information inscrite dans le fameux rapport Kinsey selon laquelle certaines femmes sont capables d'atteindre l'orgasme lors de baisers soutenus ( !), il y aurait de quoi changer la nature du procès ! De mon côté, me voilà contraint de modifier la première phrase de cet article (cadre précédent) :
"Que ne ferait-on pas pour l'amour de l'art - iste ! "