Lachrimae hominis...

Les larmes sont " des paroles muettes que la nature employe pour faire connaistre l'estat où l'on est ", a écrit le médecin de Louis XIV, Marin Cureau.

Face à la misère , à la bêtise et à l'horreur du monde, on ne peut que les laisser couler. Heureusement, elles se libèrent aussi en de sublimes moments intenses, heureux et troublants.

Et quand la musique chante les larmes, faut-il pleurer , submergé que l'on est par l'émotion divine ,ou parce que nos douleurs se sont réveillées, ou encore parce la tristesse de l'autre (la voix) est insupportable ?

Ecoutez d'abord cette pièce pour le duo voix -luth, composé par le contemporain de Shakespeare, John Dowland. Je reproduis ci-dessous le texte anglais et sa traduction.
Valéria Mignaco nous fait don de sa grâce. Notons qu'il n'a pas fallu attendre Sting pour que cette pièce soit lacrymogène ! (Merci tout de même pour sa contribution en 2007).



FLOW, MY TEARS

Flow, my tears, fall from your springs.
Coulez, mes larmes, coulez de vos sources.
Exiled for ever let me mourn.
A jamais exilé, que je pleure ma perte.
Where night's black bird her sad infamy sings,
Là où l'oiseau noir de la nuit chante sa douce infamie,
There let me live forlorn.
Là puissé-je vivre, triste et abandonné.

Down, vain lights, shine you no more.
Cessez, vaines lumières ne brillez plus !
No nights are dark enough for those
Nulle nuit n'est assez noire pour ceux
That in despair their last fortunes deplore.
Qui, désespérés, déplorent leurs fortunes passées.
Light doth but shame disclose.
La lumière ne fait que découvrir la honte.

Never may my woes de relieved,
Mes chagrins ne seront jamais soulagés,
since pity is fled;
puisque la pitié s'est enfuie;
And tears and sighs and groans my weary days of all joys
Et pleurs, soupirs et gémissements ont privé de toute joie
have deprived.
mes journées lasses.

From the highest spire of contentment
Depuis la haute tour du bonheur
my fortune is throw;
ma fortune a été précipitée
And fear and grief and pain for my deserts are my hopes,
Et craintes, douleur et peine sont mon seul espoir,
since hope is gone.
car l'espoir n'est plus.

Hark ! you shadows that in darkness dwell,
Ecoutez, ombres, peuple des ténèbres,
Learn to contemn light.
Apprenez à mépriser la lumière.
Happy, happy they that in hell
Heureux, heureux ceux qui aux enfers
Feel not the world's despite
Ne subissent pas les outrages de ce monde.

# Posté le mercredi 19 septembre 2007 09:25

Modifié le lundi 24 septembre 2007 11:28

"Que des larmes encore leur perlent aux paupières"

"Que des larmes encore leur perlent aux paupières"
Coup d'oeil rapide :

"Larmes" (1930), célèbre photographie de Man Ray qui a recadré le cliché qu'il a pris d'une danseuse de french cancan.

Des larmes "muettes", des larmes "de verre", nées du maquillage d'une danseuse...

# Posté le mercredi 19 septembre 2007 13:10

Modifié le mercredi 19 septembre 2007 16:41

Lascia ch'io pianga

Mêlons une dernière fois larmes et musique avec un extrait de Farinelli, le film de Gérard Corbiau. Enivrez-vous de la musique de Haendel (1685-1759) et des lamentations céleste d'une Nymphe délaissée . Pour rappel, on a fait appel à des techniques sophistiquées pour associer la voix d'un contre-ténor (Derek Lee Ragin)et d'une soprano afin de reconstituer la voix de castrat.

Dans l'article suivant, il sera question du castrat Farinelli d'un point de vue historique.



# Posté le vendredi 21 septembre 2007 15:53

" il Ragazzo"

" il Ragazzo"
Farinelli est incontestablement un cas rarissime dans l'histoire des castrats.

D'abord, Farinelli est issu d'une famille favorisée par la naissance (noblesse) quoique peu fortunée. En général, les castrats venaient de milieux pauvres. Les parents espéraient en tirer un profit pécuniaire. Dans les Etats pontificaux aux 17è et 18è siècles, il y avait un nombre élevé de castrats actifs dans les églises (à Rome, en 1694, ils étaient 100 ; en 1780, plus de deux cents !), ainsi que dans les théâtres où seuls des hommes pouvaient interpréter les rôles féminins. Dans Farinelli, le castrat des Lumières (Grasset), ouvrage de Patrick Barbier, j'ai relevé à ce sujet une anecdote amusante et terrifiante à la fois pour un esprit contemporain : dans les Etats de l'Eglise, soucieux de la bonne morale publique, « même les marionnettes féminines étaient interdites, par peur qu'on eût de mauvaises pensées devant leurs cuisses de bois. »

Dans le royaume de Naples , d'humbles paysans, parents de plus de dix enfants, espéraient voir l'un des garçons échapper au labeur épuisant et à la misère en le confiant au maître de musique local. Dès le début du 17ème siècle, le royaume de Naples autorisa, et ce fut le premier Etat à le faire, la castration dans les familles de paysans de plus de trois garçons.
Ainsi, les parents se soulageaient de l'éducation d'un fils, avaient une bouche de moins à nourrir et permettait à l'enfant d'avoir une chance d'accéder à un statut social d'exception.

Les parents de Farinelli avaient une tout autre motivation, et c'est ce qui fait la deuxième originalité de notre artiste : le père, Salvatore Broschi, était un passionné de musique. Son virus, il le transmit à son premier fils Riccardo qui fut compositeur et à Carlo (Farinelli) qui montra des capacités stupéfiantes dès l'âge de six ans ! C'est à l'âge de 9 ans que Farinelli subit l'orchidectomie comme le souhaitait son père pourtant conscient des risques encourus comme l' infection ou l'hémorragie; conscient également et de la loterie que cela représentait car la réussite sur le plan vocal n'était aucunement garantie ! Après l'opération, la sublime voix pouvait devenir éraillée ou disparaître complètement !

Autre fait singulier concernant Farinelli, sa capacité à chanter un passage de 150 notes sur une syllabe en une seule respiration ! Véritable extra-terrestre dès l'adolescence et légende vivante à 18 ans !!!

A la différence des autres castrats qui aimaient se vanter de leurs succès auprès des femmes, aristocrates mariées la plupart du temps (il faut bien dire qu'elles ne risquaient pas grand-chose...), Farinelli s'est montré plutôt discret sur la question. On lui connaît certaines aventures platoniques. Elles n'étaient pas forcément platoniques, car l'ablation des « témoins de la virilité » n'empêche que l'émission de spermatozoïdes.

Enfin, il était plutôt d'un tempérament affable, peu enclin à jalouser ou à critiquer ses confrères. Il était l'image inversée de Caffarelli, son grand rival qu'il respecta, qui était un artiste capricieux, arrogant, antipathique. Celui-ci pouvait s'arrêter de chanter en plein milieu de son air si des spectateurs faisaient du bruit !

Sur l'image ci-dessus, voyez Farinelli peint par Amigoni ; il apparaît au milieu d'êtres chers comme le poète librettiste Métastase, une plume à la main, et la jeune cantatrice Teresa avec laquelle il vécut une complicité amoureuse, musicale et spirituelle. Véritable ami du castrat, le peintre Amigoni s'est représenté à ses côtés, posant affectueusement la main sur l'épaule de Farinelli.


# Posté le samedi 22 septembre 2007 15:26

Modifié le vendredi 28 septembre 2007 15:59

"Do you Nomi ?"

Pardonnez-moi, mais l'actualité télévisuelle m'impose de rédiger encore quelques lignes sur le thème de la musique. Demain (24 septembre 2007), en fin de soirée, Arte diffusera un documentaire sur Klaus Nomi, ce chanteur berlinois à la voix d'ange, admirateur de la Callas comme de David Bowie. Créature androgyne rêvant de gloire, Nomi partit aux Etats-Unis en quête de reconnaissance et de succès...
A votre téléviseur et/ou à votre enregistreur !

Ecoutez-le dans son interprétation saisissante de l'Air du Froid, de Purcell (1659-1695), pièce tirée du King Arthur oeuvre hétérogène : elle combine théâtre, danse, musique, épisodes chantés et dansés. Si vous ne connaissez pas l'air, vous serez étonné de la manière saccadée de distribuer notes et paroles.

Un mot d'explication : la voix est celle du Génie du Froid, congelé dans la glace. L'importun qui vient le réveiller n'est autre que Cupidon qui entend convaincre le Génie du Froid de se réchauffer aux plaisirs de l'Amour. Le Génie du Froid n'apprécie guère l'intervention de Cupidon et le supplie, tout gelé qu'il est, de le laisser afin qu'il soit transi jusqu'à la mort. Voici le texte dans sa forme originelle :

" What power art thou, who from below / Quelle puissance es-tu, toi qui, du tréfonds
Hast made me rise unwillingly and slow / M'as fait lever à regret et lentement
From beds of everlasting and slow / Du lit des neiges éternelles ?
See'st thou not how stiff and wondrous old / Ne vois-tu pas combien, raidi par les ans,
Far unfit to bear the bitter cold / Trop engourdi pour supporter le froid mordant,
I can scarcely move or draw my breath ? / Je puis à peine bouger ou exhaler mon haleine ?"

Let me, let me freeze again to death. / Laisse-moi être transi, laisse-moi mourir à nouveau de froid."

Cet air fut écrit pour une basse. A la suite de l'interprétation de Klaus Nomi le chantant une octave au-dessus, il devint l'incarnation même de l'air du contre-ténor. Etrange conversion. J'ai une préférence pour la basse. Je me souviens d'ailleurs des circonstances qui m'ont fait connaître cet air. C'est sur des images du gazage d'une population kurde d' Halabja ( Irak) en 1988 à l'époque de Saddam Hussein que j'ai entendu cet air pour la première fois (un peu tardivement, je sais). Une fois de plus, l'image et la musique se mariaient à merveille ...pour le pire ! Et je revois cette image d'un père tenant son petit enfant dans les bras, tous deux sur le sol, complètement figés. Il me suffit d'entendre l'air pour que la scène revienne à l'esprit...

Cette séquence vidéo est en elle-même aussi bouleversante : accompagné d'un orchestre symphonique, Klaus Nomi triomphe alors même que le public sait sa mort prochaine. Le Sida ll'emporta bien trop tôt...




# Posté le dimanche 23 septembre 2007 04:40

Modifié le lundi 24 septembre 2007 11:13