Rassurez-vous, chers internautes, vous que le sujet fatigue ou rebute, c'est l'un des derniers articles sur cette question ! Ames sensibles, épargnez-vous la peine de le lire et de visionner la séquence vidéo. Cependant, ce n'est pas la plus repoussante, sachez-le.
Fin 2007. Une brève escapade à Namur m'a permis de retrouver les tableaux sulfureux de Rops et de quelques symbolistes belges, et de voir pour la première fois, confrontés aux toiles du Belge Wiertz, une série de clichés du photographe américain Joël-Peter Witkin. Ceux-ci sont au plus près de la marginalité, de la souffrance humaine, de la mort. Il y a chez ce catholique une réelle attirance artistique pour les anormalités physiques et les cadavres. A voir ses "monstres" (nains, androgynes, individus sans bras,...), on songe à Freaks (1932) de Tod Browning, un film qui a révulsé le public et la critique. Film dérangeant mais ô combien révélateur de la perversité des soi-disant normaux. C'est peut-être la raison des foudres qu'il subit.
Et l'art de Witkin scandaleux à son tour ?
A vous d'affronter ou d'éluder la question selon votre sensibilité. Que vous optiez pour l'une ou l'autre attitude, personne ne peut vous le reprocher, tellement le sujet est périlleux.
Récupérant des « morceaux » de la morgue ou des hôpitaux, il les ressuscita sur la pellicule parfois retouchée... Exploiter artistiquement des restes humains n'est pas nouveau. Pensons à Géricault qui fit des esquisses de mourants et emporta des restes de cadavres pour observer les teintes de la chair. Ses élèves s'en plaignirent, on les comprend... Ceci dit, Géricault ne retint pas toutes les informations tirées de ses observations. Voyez sa toile Le Radeau de la Méduse où les cadavres n'ont pas vraiment l'aspect violacé qu'ils devraient avoir (pas étonnant le choix de Witkin de l'adapter * ).
A l'en croire, Witkin fut profondément marqué par une expérience traumatisante vécue à l'âge de 6 ans. En se rendant à l'église avec sa mère, il assista à un accident de voiture et vit la tête d'une petite fille dévaler à sa rencontre comme une balle...
Pourvoyeur d'images de vanités contemporaines, Witkin force notre regard à ne pas se détourner des morts ou de ce qu'il en reste...
On peut lire cette part de son ½uvre comme une version contemporaine d'une habitude remontant au 19ème siècle et au début du 20ème qui consistait à photographier, à l'instar de Marville, Nadar, Zgorecki et tant d'autres anonymes, le visage des disparus, enfants, adultes ou vieillards. (Pratique photographique illustrée entre autres au cinéma par le film The Others).
En peinture, on ne s'est pas contenté de représenter post mortem le Christ, les saints et autres personnages illustres. A voir chez Wiertz et ses têtes coupées de condamnés à mort ou chez Monet avec le portrait de la défunte Camille, sa première épouse ,... A lire aussi dans L'½uvre de Zola.
Witkin aime aussi revisiter les thèmes et les classiques de la peinture. Et c'est plus qu'un jeu formel. Certaines ½uvres sont vraiment riches de sens et de questions. A l'instar des trois âges de la vie dans Teatro di morte* (1989) où un f½tus, la tête d'un cadavre et un crâne semblent « coexister » sous globe pour illustrer crûment le « memento mori » ; aux antipodes du morbide, il donne à voir la beauté marginale avec un modèle androgyne en lieu et place de la Vénus de Botticelli * ; il prend les natures mortes à la lettre pour en renouveler la symbolique avec Histoire tirée d'un livre*; il parodie Vélasquez*, s'approprie le thème du Sébastien * percé de flèches pour suggérer** l'idée que les masses admirent des héros pour mieux satisfaire inconsciemment leurs propres désirs. Lesquels ? A vous d'interroger l'½uvre de Witkin !
* à voir dans un petit montage personnel deux articles plus bas sur cette page; finalement, je n'ai pas pu résister à vous en faire voir un peu plus, quoique la séquence puisse légèrement choquer, comme je le rapellerai...
** d'après Eugenia Parry dans Joel-Peter Witkin, Phaidon, Paris, nouvelle édition 2007