Emerveillons-nous un moment devant le génie humain capable de déceler les vertus tinctoriales insoupçonnées de la nature et de la sublimer. A force d'observations et d'expérimentations , il comprit qu'elle pouvait lui fournir de quoi faire vibrer les étoffes, les objets, son espace de vie, et de quoi re-créer le monde en images et de lui re-donner sens.
Voyez par exemple les cochenilles (photo 1), ces insectes parasites dont le diamètre ne dépasse guère un centimètre. Dans la mesure où les mâles ne contiennent pas d'acide carminique, seules les femelles sont utilisées . Leur exploitation est attestée en Amérique (Pérou) dès le 7è siècle avant Jésus-Christ, pour la teinture du coton. Au Mexique, les colons espagnols renforcent l'élevage de ces insectes appelés « sang de la figue de Barbarie » par les Aztèques. A partir du début du 16è siècle, des centaines de tonnes de cochenilles séchées sont exportées vers l'Europe puis vers l'Orient via Venise. Deux siècles plus tard, on réussit à acclimater la cochenille en Algérie, à Cadix, et dans les îles Canaries, premier exportateur au 19è siècle. Son succès s'estompe avec le développement des teintures chimiques à l'aube du 20è siècle. Etonnamment, elle colore les charcuteries dans certains étals, sous la référence CEE E 120, vu son absence de toxicité !
Via le murex, coquillage au suc chromogène (photo 2), le monde animal a fourni un autre rouge, plus foncé : la pourpre. Dans toutes les civilisations méditerranéennes, elle sera signe de prestige social. On la réservera aux vêtements des nobles, des rois, des prêtres et des magistrats.
Les minéraux sont aussi à l'honneur : l'ocre rouge. On en a retrouvé à proximité de Nazareth, dans la plus ancienne trace de sépulture connue ( vers 900 000avant Jésus-Christ). Artistes-magiciens paléolithiques en useront. Sur l'image (3), la Monument Valley (Arizona) et ses couches sédimentaires à forte teneur en oxyde de fer.
Du rouge, encore du rouge. Cette fois grâce aux végétaux et en particulier à l'une des plus anciennes plantes tinctoriales, originaire de Perse et cultivée dès l'Antiquité : la garance. Ses racines (photo 4), une fois glanées après extraction, sont séchées au soleil et réduites en poudre. La garance est la seule plante capable de produire du vrai rouge. C'est au Moyen Age qu'elle commença à apparaître dans le nord de l'Europe.
Notons que, comme la plupart des colorants, la garance possède aussi des propriétés médicinales. Selon un traité grec du 1er siècle, sa racine « provoque l'urine : c'est pour cette raison qu'elle est fort bonne à la jaunisse, aux sciatiques, et aux paralytiques, prise en breuvage en eau miellée ».